mardi 29 novembre 2011
Bref éloge du comptoir
Il peut être long, il peut être court, il peut être droit ou en L. C’est le nombril du bistro. C’est le repère des habitués, des vieux couples, des gens seuls et des retardataires sans réservation. Qui s’assoit au comptoir, du haut de son tabouret, domine la salle et lui tourne le dos. Déjà, c’est un signe de supériorité. Car au comptoir, c’est autre chose. On y est davantage du côté du personnel que de celui des clients. S’installer au comptoir, c’est être aux premières loges du spectacle, c’est être presque sous les projecteurs. On peut y voir le barman à l’œuvre, tel un maître de piste, qui prend les commandes, prépare les cocktails, remplit les verres de bière. On s’y sent en connivence. D’ailleurs, c’est le barman lui-même qui prendra souvent votre commande. Il vous fera goûter un vin, vous lancera un clin d’œil complice en plaisantant avec les serveurs. Au comptoir, vous faites un peu partie du club. Malgré cela, s’y installer n’exclut pas d’y trouver un peu d’intimité. Les couples y sont assis un peu de biais, épaule contre épaule. Les gens seuls s’y sentent bien; ils échangent des bribes de conversations avec le barman ou restent dans leur bulle, selon leur humeur. Car au comptoir, bien qu’on soit au centre de cet univers si frénétique qu’est le bistro, on peut oublier la salle et se retrouver seul dans la foule, au milieu du brouhaha, les sens tournés vers les plats et le vin. Vers l’essentiel, quoi.
Sans comptoir, le bistro n’existe pas. C’est bien la preuve que s’il en est le nombril, il en est aussi le cœur.
(Note: La photo a été copiée du site du restaurant L'Express.)
lundi 21 novembre 2011
La Chilenita - La maison des empanadas


Le Chili est un pays d'Amérique du Sud qui s'étire sur plus de 4300 km du nord au sud, présentant ainsi par la force des choses, une variété incroyable de paysages et d'attraits géographiques. Cette particularité en fait un pays propice à interpeller le voyageur en chacun de nous, dont moi. Mais à défaut de pouvoir m'y rendre à plus ou moins court terme, quoi de mieux que d'y effectuer une petite incursion par le biais de sa cuisine ?
J'ai trouvé un petit coin du Chili ici même à Montréal, la Chilenita, qui prépare de délicieuses empanadas chiliennes. L'empanada est un petit chausson à la pâte de blé farci à la viande ou aux légumes. Cependant, il n'est pas exclusif à un pays en particulier car il se décline en plusieurs variétés ayant traversé les frontières.
La carte de la Chilenita présente onze variétés d'empenadas chiliennes dont 5 végétariennes, toutes offertes à 2,75$ pièce ou 14,50$ pour six. Pour ma part, j'affectionne tout particulièrement la typique "chilena" au boeuf, oignons, tranche d'oeuf et olives noires, ainsi que la "méditéranéenne" avec aubergines, tomates, poivrons, olives noires et champignons. La maison offre également plusieurs plats mexicains typiques dont les tacos, burritos et autres quesadiallas que je me promets d'essayer un de ces jours. Pour le moment toutefois, je ne me lasse pas de leurs succulentes empanadas. Et en supposant que deux empanadas suffisent à constituer un repas (pour ma part, j'en ai assez de deux moitiés...), c'est vraiment très peu cher payer !
La Chilenita - La maison des empanadas
152, rue Napoléon
Montréal
514.286.6075
Heures d'ouverture : du lundi au vendredi 10h à 18h et le samedi, 10h à 17h
Deux autres adresses à Montréal :
64, rue Marie-Anne Ouest
Montréal
514.982.9212
5439, boul. St-Laurent
Montréal
514.277.3030
Les heures d'ouverture varient en fonction de la succursale.
lundi 7 novembre 2011
La meilleure pizza margherita au monde

De tout temps, l'Homme et sa fiancée ont parcouru la planète et repoussé les limites du possible, motivés par d'inlassables quêtes. Pour n'en nommer que quelques unes, citons notamment la quête du Saint Graal, la recherche de la route des Indes et l'envoi d'une sonde visant à explorer les confins de l'espace. Pour ma part, mes motivations sont certes plus modestes, mais presque tout aussi exaltantes : je suis (entre autre) à la recherche de la pizza margherita ultime. Qu'est-ce que la pizza margherita ? Il s’agit d’une pizza simplissime à trois ingrédients : tomates, mozzarella et basilic. C'est tout. Mais lorsqu'elle est réussie, quelle pizza est-ce ! La tomate y trône telle une reine, généreuse, affalée sur un moelleux lit de mozzarella bien fraîche, son statut de star souligné par des feuilles de basilic parfumé jetées ici et là. Sans compter la pâte, qui se doit bien sûr d'être ni trop mince ni trop épaisse, mais toujours croustillante. Tout un contrat, il faut le mentionner !

Mais, roulements de tambour : je l'ai trouvée ! Enfin ! Le seul hic : le restaurant qui créé cette merveille, La Lanterna, se trouve à Sorrento en Italie. Un petit détour lorsqu'il nous prend une envie urgente de manger une pizza margherita de rêve. Toutefois, tout n'est pas perdu, car la recette de ce véritable délice existe sur la Toile et vous pouvez dès lors, si le coeur vous en dit, tenter de la recréer à la maison. Vraiment, dans quelle époque formidable vivons-nous !
Alors, si tout comme moi vous êtes friands de la tomate et des mets qui la mettent délicieusement en valeur, je vous prédis qu'après avoir goûté à cette merveilleuse pizza, vous aurez de nouveau le goût de croire au Père Noël, en l'existence de la fontaine de Jouvence et en un gouvernement Harper qui ne sabrerait pas dans les dépenses en matière d'environnement et de culture, n’accrocherait pas des photos de la Reine tous azimuts et n'abolirait pas le registre des armes à feu.
lundi 24 octobre 2011
Le Filet
Si j’avais un resto, comment le baptiserais-je ? Je voudrais que son nom évoque mille gourmandises et que la sonorité même des syllabes le composant mette l’eau à la bouche. J’aimerais qu’il interpelle sans équivoque le convive éventuel, devienne un synonyme de délices, de bombance, de papilles gustatives submergées de sensations enivrantes.

Oui, bon enfin, je divague légèrement, tout ça constituant évidemment une vue de l’esprit, une incursion dans un monde imaginaire où le pouvoir des mots transcenderait les lois de la physiques. Toutefois, dans les faits, le nom d’un restaurant doit tout de même être choisi avec soin et ce, afin qu’il annonce clairement de quel bois se chauffe le chef. Prenons par exemple le cas d’un restaurant désireux d’évoluer dans les hautes sphères de la gastronomie. Inutile de mentionner que son nom devrait être empreint de raffinement en plus d’évoquer un établissement de grande classe. Ainsi donc, à aucun moment le propriétaire, aussi farfelu soit-il, ne devrait oser prétendre l’affubler du nom « Chez Ti-Gilles, bon manger en tout genre ». Ou si oui, alors j’imagine (j’espère!) qu’il y aurait des personnes dans son entourage encore suffisamment saines d’esprit pour essayer de l’en dissuader. Dans le même ordre d’idée, le nom d’un restaurant annonce souvent dans quel type de cuisine il se spécialise. Par exemple, « Bœuf, viande rouge et autres cochonnailles » serait un nom assez peu judicieusement choisi pour un endroit se spécialisant dans la cuisine végétalienne. Et que dire de « Buon appetito » pour un restaurant szechuannais ? Bon, là je crois que vous avez compris le principe.
C’est donc en proie à ces profondes réflexions sur le sort du monde que je me rendais rejoindre mon amoureux et des amis au restaurant Le Filet. Je me disais alors qu’il s’agissait d’un bon nom de restaurant, pas de nature à décerner un prix Nobel à son auteur, mais tout de même à la fois général et spécifique, évoquant autant le filet de bœuf ou de porc que le filet de poisson.
Le concept du restaurant Le Filet vogue sur la vague du tapa et de ses multiples déclinaisons, vague qui me plaît énormément, étant une fan finie des tapas. L’établissement offre donc une sélection de petits plats (ou grosses entrées?) s’inscrivant dans les catégories suivantes : Huîtres garnies, Salades du Mont-Royal, Cru, Potages marins, Marée chaude, Pâtes faites ici & risotto, Amphibies et Terrestre.
Nous sommes quatre, ce qui amène le serveur à nous conseiller de prendre 10 plats au total, conseil que nous ne suivrons pas. En effet, puisque j'ai un appétit de petit oisillon malade (mais un métabolisme de gerbille en rut) qui implique que je mange comme une demi-personne, nous craignons que ce soit trop. Nous commanderons donc 4 plats par couple. Mon conjoint et moi choisissons la salade Pétoncle, avocat, orange, betteraves, le Risotto au crabe de roche, asperges, jus de crustacés, le Ris de veau avec homard et chanterelles de même que la Tartelette aux champignons. Nos amis, pour leur part, optent notamment pour les Rillettes de maquereau fumé et les Rondelles d'oignon.
La salade de pétoncle se présente à nous sous la forme d’un ceviche servi sur une purée d’avocat, accompagné de betteraves et de suprêmes d’oranges, et garni de brindilles de betteraves séchées. L’ensemble est délicieux, même si le goût délicat du pétoncle est un peu noyé sous l’explosion de saveur créée par la betterave et l’agrume. Entre ce premier plat et celui qui suivra, nous avons l'occasion de goûter aux rillettes de maquereau fumé que nos amis ont commandées : celles-ci sont remarquablement délicieuses, étant relevées d'une pointe de moutarde. Un must ! La suite, constituée du ris de veau avec homard, est très réussie. Le ris de veau est juteux et tendre sous le croustillant parfaitement rendu de la membrane extérieure et repose sur un douillet petit lit de chanterelles. Un petit bémol toutefois : son colocataire d’assiette, le morceau de homard, malgré qu'il soit très tendre et très frais, se laisse légèrement devancer par la compétition, son goût étant beaucoup moins punché que l’abat. À la rigueur, on peut même se demander ce qu'il fait là car on dirait une erreur de casting... Le prochain plat, le risotto au crabe de roche, n’est pas exactement spectaculaire du point de vue présentation, mais il tire tout de même son épingle du jeu du point de vue gustatif. En effet, si le goût du crabe est un peu difficile à discerner, le risotto est bien onctueux et le jus de crustacés est pour sa part, bien présent et savoureux à souhait. Le dernier plat, mais non le moindre, la tartelette aux champignons, me séduit tout à fait, le champignon trônant en bonne position sur la liste de mes aliments favoris. La croûte de la tartelette est feuilletée et la garniture regorge de petits champignons sautés dont le nom m’échappe malheureusement. À ce jour d’ailleurs, j’en garde encore un souvenir ému. Notons une déception, la seule de la soirée : les rondelles d'oignon étonnamment fades et qui sont loin de représenter une menace pour le "stand" de patates frites moyen. À éviter donc.
Rendus à ce point du repas, il est clair que nous n’avons plus faim. Mais qui a dit qu’il fallait avoir faim pour manger du dessert ? Quelqu’un qui est forcément mort d’ennui après une vie longue et sans éclat… Ceci étant établi, je disais donc que pour finir le repas sur une note sucrée, nos amis flanchent et commandent la tarte à l’érable. Puisqu’ils n’ont plus faim eux non plus, mais que nous avons le cœur sur la main et la main sur la fourchette, nous les aidons à terminer leur dessert, dessert qui s’avèrera bon, mais sans redéfinir toutefois l’art de la pâtisserie.
En résumé, Le Filet, quoique plutôt bruyant, est une très bonne adresse où le souci de la qualité et du travail bien fait est évident et où le chef connaît visiblement son affaire. Sachez toutefois que ce n'est pas donné, les plats se détaillant entre 10$ et 20$, avec une médiane avoisinant 16$ ou 17$. Alors si on calcule près de 2½ plats par personne et si on ajoute à tout ça des légumes d'accompagnement et un dessert, la note finit par flirter avec la barre du 50$. Finalement et malgré ce qui est annoncé par les serveurs, nous croyons que certains plats, pour ne pas dire la plupart d’entre eux, sont difficiles à partager de façon équitable et satisfaisante.
Évaluation : ***½
Prix : Compter de 45$ à 50$ par personne avant vin, taxes et service
Le Filet
219, ave. du Mont-Royal Ouest
Montréal
514.360.6060

Oui, bon enfin, je divague légèrement, tout ça constituant évidemment une vue de l’esprit, une incursion dans un monde imaginaire où le pouvoir des mots transcenderait les lois de la physiques. Toutefois, dans les faits, le nom d’un restaurant doit tout de même être choisi avec soin et ce, afin qu’il annonce clairement de quel bois se chauffe le chef. Prenons par exemple le cas d’un restaurant désireux d’évoluer dans les hautes sphères de la gastronomie. Inutile de mentionner que son nom devrait être empreint de raffinement en plus d’évoquer un établissement de grande classe. Ainsi donc, à aucun moment le propriétaire, aussi farfelu soit-il, ne devrait oser prétendre l’affubler du nom « Chez Ti-Gilles, bon manger en tout genre ». Ou si oui, alors j’imagine (j’espère!) qu’il y aurait des personnes dans son entourage encore suffisamment saines d’esprit pour essayer de l’en dissuader. Dans le même ordre d’idée, le nom d’un restaurant annonce souvent dans quel type de cuisine il se spécialise. Par exemple, « Bœuf, viande rouge et autres cochonnailles » serait un nom assez peu judicieusement choisi pour un endroit se spécialisant dans la cuisine végétalienne. Et que dire de « Buon appetito » pour un restaurant szechuannais ? Bon, là je crois que vous avez compris le principe.
C’est donc en proie à ces profondes réflexions sur le sort du monde que je me rendais rejoindre mon amoureux et des amis au restaurant Le Filet. Je me disais alors qu’il s’agissait d’un bon nom de restaurant, pas de nature à décerner un prix Nobel à son auteur, mais tout de même à la fois général et spécifique, évoquant autant le filet de bœuf ou de porc que le filet de poisson.
Le concept du restaurant Le Filet vogue sur la vague du tapa et de ses multiples déclinaisons, vague qui me plaît énormément, étant une fan finie des tapas. L’établissement offre donc une sélection de petits plats (ou grosses entrées?) s’inscrivant dans les catégories suivantes : Huîtres garnies, Salades du Mont-Royal, Cru, Potages marins, Marée chaude, Pâtes faites ici & risotto, Amphibies et Terrestre.
Nous sommes quatre, ce qui amène le serveur à nous conseiller de prendre 10 plats au total, conseil que nous ne suivrons pas. En effet, puisque j'ai un appétit de petit oisillon malade (mais un métabolisme de gerbille en rut) qui implique que je mange comme une demi-personne, nous craignons que ce soit trop. Nous commanderons donc 4 plats par couple. Mon conjoint et moi choisissons la salade Pétoncle, avocat, orange, betteraves, le Risotto au crabe de roche, asperges, jus de crustacés, le Ris de veau avec homard et chanterelles de même que la Tartelette aux champignons. Nos amis, pour leur part, optent notamment pour les Rillettes de maquereau fumé et les Rondelles d'oignon.
La salade de pétoncle se présente à nous sous la forme d’un ceviche servi sur une purée d’avocat, accompagné de betteraves et de suprêmes d’oranges, et garni de brindilles de betteraves séchées. L’ensemble est délicieux, même si le goût délicat du pétoncle est un peu noyé sous l’explosion de saveur créée par la betterave et l’agrume. Entre ce premier plat et celui qui suivra, nous avons l'occasion de goûter aux rillettes de maquereau fumé que nos amis ont commandées : celles-ci sont remarquablement délicieuses, étant relevées d'une pointe de moutarde. Un must ! La suite, constituée du ris de veau avec homard, est très réussie. Le ris de veau est juteux et tendre sous le croustillant parfaitement rendu de la membrane extérieure et repose sur un douillet petit lit de chanterelles. Un petit bémol toutefois : son colocataire d’assiette, le morceau de homard, malgré qu'il soit très tendre et très frais, se laisse légèrement devancer par la compétition, son goût étant beaucoup moins punché que l’abat. À la rigueur, on peut même se demander ce qu'il fait là car on dirait une erreur de casting... Le prochain plat, le risotto au crabe de roche, n’est pas exactement spectaculaire du point de vue présentation, mais il tire tout de même son épingle du jeu du point de vue gustatif. En effet, si le goût du crabe est un peu difficile à discerner, le risotto est bien onctueux et le jus de crustacés est pour sa part, bien présent et savoureux à souhait. Le dernier plat, mais non le moindre, la tartelette aux champignons, me séduit tout à fait, le champignon trônant en bonne position sur la liste de mes aliments favoris. La croûte de la tartelette est feuilletée et la garniture regorge de petits champignons sautés dont le nom m’échappe malheureusement. À ce jour d’ailleurs, j’en garde encore un souvenir ému. Notons une déception, la seule de la soirée : les rondelles d'oignon étonnamment fades et qui sont loin de représenter une menace pour le "stand" de patates frites moyen. À éviter donc.
Rendus à ce point du repas, il est clair que nous n’avons plus faim. Mais qui a dit qu’il fallait avoir faim pour manger du dessert ? Quelqu’un qui est forcément mort d’ennui après une vie longue et sans éclat… Ceci étant établi, je disais donc que pour finir le repas sur une note sucrée, nos amis flanchent et commandent la tarte à l’érable. Puisqu’ils n’ont plus faim eux non plus, mais que nous avons le cœur sur la main et la main sur la fourchette, nous les aidons à terminer leur dessert, dessert qui s’avèrera bon, mais sans redéfinir toutefois l’art de la pâtisserie.
En résumé, Le Filet, quoique plutôt bruyant, est une très bonne adresse où le souci de la qualité et du travail bien fait est évident et où le chef connaît visiblement son affaire. Sachez toutefois que ce n'est pas donné, les plats se détaillant entre 10$ et 20$, avec une médiane avoisinant 16$ ou 17$. Alors si on calcule près de 2½ plats par personne et si on ajoute à tout ça des légumes d'accompagnement et un dessert, la note finit par flirter avec la barre du 50$. Finalement et malgré ce qui est annoncé par les serveurs, nous croyons que certains plats, pour ne pas dire la plupart d’entre eux, sont difficiles à partager de façon équitable et satisfaisante.
Évaluation : ***½
Prix : Compter de 45$ à 50$ par personne avant vin, taxes et service
Le Filet
219, ave. du Mont-Royal Ouest
Montréal
514.360.6060
samedi 15 octobre 2011
Casino Royale, une aventure des Becs fins, agents très spéciaux (suite et fin)
(Résumé de l'épisode précédent: les Becs fins, agents très spéciaux, tentent de récupérer les plans d'un pipeline ultra-secret dissimulés dans une épingle à cravate et une boucle d'oreille. Enfin, tout cela est très compliqué et se déroule au chic Casino de Madrid où une réception est donnée, dont le menu est signé Ferran Adrià, rien de moins.)
Le Salòn Real semblait tout droit sortie du dix-neuvième siècle avec ses
plafonds hauts, ses moulures et dorures et ses immenses lustres de cristal. Un
trio à corde égayait l’atmosphère d’une douce musique de chambre alors que le
souper allait bon train. Jo et moi nous étions stratégiquement installés non
loin de ma cible, l’ambassadrice. Nous partagions une table avec divers
notables européens auxquels nous nous contentâmes de donner le change. Je
gardais constamment un œil sur la table d’honneur, où prenaient place
l’ambassadeur de Turquie et sa femme, Mikhaïl Krimpov et sa conjointe – une
mannequin d’à peine dix-huit ans dont le visage semblait photoshoppé, même dans
la vraie vie – ainsi que le Président du FMI du moment et son épouse.
Le souper était excellent.
L’entrée de Carpaccio de bolet avec
salade de pâtes fraîches, parmesan et vinaigrette aux noix s’avéra fort
original. De fines tranches de champignon couvraient le fond de l’assiette. On
avait nappé le tout d’une généreuse préparation à la noix. Un petit nid de
linguine surmontait le tout. Pas mal du tout, quoique le goût de champignon me
semblât un peu perdu derrière la vinaigrette, qui avait quelque chose du beurre
d’arachide. Cet effet était par contre tempéré grâce à la fraîcheur de
l’excellent chardonnay qu’on nous servit pour accompagner ce plat.
J’espérais que la femme de
l’ambassadeur se levât au cours du souper, question que je puisse l’aborder
dans un endroit discret et lui dérober sa boucle d’oreille USB. Mais elle ne
décolla pas de sa chaise de tout le repas, écoutant passivement la conversation
autour d’elle, un discret sourire au visage. Elle me sembla absente, distraite.
Je la gardai à l’œil, espérant avoir bientôt une ouverture me permettant de
mettre à l’œuvre mon plan.
On nous servit le plat
principal, une Dorade avec soupe de pois
et tagliatelle de seiche. Un filet de dorade parfaitement poêlé, à la fois
tendre et croquant, se tenait en équilibre sur les lanières de seiche, le tout
dans une espèce de potage de pois verts. Un plat léger et tout en subtilité. Zieutant
la table d’honneur, je rongeais toujours mon frein lorsque fut servi le
dessert, un Gâteau au chocolat croquant,
accompagné d’un petit muscat espagnol pas piqué des vers. L’excellent repas, le
décor somptueux, la musique de chambre : je me dis qu’il y a parfois
quelques avantages à cette vie dangereuse et trépidante qu’est celle d’un agent
secret.
C’est au moment où débuta le service
des digestifs que la femme de l’ambassadeur se leva et, se faufilant entre les
tables, quitta la salle. Mon regard croisa celui de Jo qui hocha subtilement la
tête. Je m’excusai et me glissai prestement vers la sortie. J’arrivai juste à
temps dans le couloir pour voir l’ambassadrice s’éloigner sur la balustrade.
Elle marchait prestement, jetant des regards inquiets par-dessus son épaule. Je
la suivis furtivement, longeant les murs. Elle dévala le grand escalier jusqu’au
rez-de-chaussée et le grand patio, maintenant désert.
Du haut des marches, caché
derrière une statue de Vénus en tenue d’Adam, je la vis se diriger vers un coin
sombre où l’attendait un homme ventru, dans un complet froissé. Jorge! Elle
dégrafa sa boucle d’oreille et la lui remit. Ils s’embrassèrent en vitesse.
Ainsi donc Jorge jouait double jeu! À la faveur d’une aventure avec
l’ambassadrice, voilà qu’il avait réussi à mettre la main sur l’un des deux objets
convoités. J’imaginais que ce cher Jorge espérait ensuite nous subtiliser l’épingle
à cravate, de gré ou de force, puis récupérer les plans du pipeline ultrasecret
et les vendre au plus offrant. Ah, le traître! Jorge se dirigea vers la sortie
du Casino et la femme de l’ambassadeur remonta vers la salle de réception.
Toujours caché derrière cette Vénus callipyge, je calculai mon prochain coup.
Il ne me fallut que quelques secondes pour déterminer que je n’avais pas le
choix : il fallait que je suive Jorge et cette maudite boucle d’oreille.
* * *
La suite se déroula en un
éclair. Sur le trottoir, je vis Jorge démarrer sur les chapeaux de roues au
volant d’une Skoda d’un autre âge, probablement assemblée à l’époque du Bloc
communiste. Sautant dans un taxi, je promis cent euros au chauffeur s’il
réussissait à suivre la voiture de Jorge. Malgré qu’il fit nuit, il y avait pas
mal de monde dans les rues du centre de Madrid, qui brillaient de mille feux.
Nous ne roulâmes pas bien longtemps et je reconnus bientôt la Plaza de Neptuno et sa fontaine
monumentale, représentant Neptune debout sur un char en forme de coquillage,
tiré par deux chevaux ayant le corps de poissons. Nous prîmes ensuite Paseo del Prato et je compris que Jorge
se dirigeait vers notre hôtel pour nous y attendre et nous contraindre à lui
remettre l’épingle à cravate. Je me fis débarquer devant le Ritz.
Dans le lobby, Jorge s’engageait
dans un ascenseur lorsque je le rejoins, y grimpant à mon tour. Jorge sursauta
en me reconnaissant. Alors que les portes se refermaient, je me jetai sur lui.
Nous luttâmes pendant que l’ascenseur
montait vers le dernier étage de l’hôtel, là où se trouvait notre suite. Je
tentai une clé de bras, mais Jorge fut plus rapide et m’asséna une droite
traitresse. Relevant la tête, je le vis sortir un révolver de son veston et me
mettre en joue.
‒ Donnez-moi l’épingle à cravate,
m’ordonna-t-il.
‒ Je suis désolé, mais je ne l’ai pas,
répondis-je.
‒ Où est-elle? aboya-t-il.
‒ Je ne sais pas, répondis-je. Elle
est probablement en train de retenir la cravate de ce cher Mikhaïl
Krimpov, qu’en pensez-vous?
‒ D’accord, dit-il, votre partenaire
doit être en train de s’en occuper. Dans ce cas, nous allons simplement l’attendre.
Il m’escorta jusqu’à notre suite, où
il me fit asseoir sur le lit, alors qu’il s’installait dans un fauteuil, pointant
son révolver vers moi. Pour tuer le temps, je le questionnai sur ses
motivations et il entreprit de m’expliquer tout cela en long et en large, comme
le veut la tradition des romans de genre.
‒ J’espère que je ne dérange trop pas
votre petite conversation, messieurs?
C’était Jo qui s’était glissée dans la
suite à notre insu. Elle tenait Jorge en joue avec son mini-révolver silencieux
de voyage, le genre de truc qui se glisse dans un tout petit sac et qui peut
faire de très gros dégâts. Pris de court, Jorge tenta sa chance, fit un geste
pour se détourner de moi et mettre Jo en joue, mais n’eût le temps de faire ni
l’un ni l’autre. Jo tira. Le coup fut assourdi par le silencieux, ne faisant
pas plus de bruit qu’une bouteille de champagne qu’on débouche. Jorge
s’écroula, raide mort. Je fouillai ses poches, y trouvant finalement ce que je
cherchais : la boucle d’oreille. Je la montrai à Jo et lui fit un clin
d’œil.
‒ Bon, dis-je, je crois que nous avons
maintenant droit à de vraies vacances, non?
* * *
Nous n’avions évidemment pas
avantage à nous éterniser dans la capitale espagnole. Disons que laisser un
cadavre en cadeau dans une chambre d’hôtel n’est pas au goût de la policía locale. Nous quittâmes donc
l’hôtel précipitamment. Il nous faudrait penser à prévenir les collègues du QG
que les identités de M. et Mme de Moor était grillées et que ces deux
tourtereaux apparaîtraient bientôt que la liste de recherche d’Interpol.
À l’aéroport, après avoir mis
la boucle d’oreille et l’épingle à cravate dans une boîte et envoyé le tout au
QG par Purolator, nous étudiâmes le tableau des départs.
‒ Tiens, dit Jo, pourquoi pas Venise?
‒ Excellent idée, répondis-je. Et qui
sait, peut-être aura-t-on la chance d’y croiser par hasard George Clooney?
Bien
que les événements et les personnages mis en scène dans cette histoire soient évidemment
fictifs, la description du Casino de Madrid et de la nourriture que nous avons eu
la chance d’y goûter est authentique. – Casino de Madrid, Alcalá 15, Madrid. Sur invitation seulement.
Service de traiteur disponible pour les réceptions.
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